{"id":439,"date":"2021-08-05T12:48:30","date_gmt":"2021-08-05T11:48:30","guid":{"rendered":"http:\/\/pedagogie-des-musiques-traditionnelles.fr\/?p=439"},"modified":"2021-08-05T12:48:32","modified_gmt":"2021-08-05T11:48:32","slug":"calligraphie-et-monocycle","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/pedagogie-des-musiques-traditionnelles.fr\/?p=439","title":{"rendered":"Calligraphie et monocycle"},"content":{"rendered":"\n<p>Je vous propose de d\u00e9couvrir deux r\u00e9cits d\u2019exp\u00e9riences de Satchi\u00e9 Martel, enseignante qui a quitt\u00e9 le Japon pour s\u2019installer et exercer en France. Ces deux textes sont extraits de son dossier professionnel qu\u2019elle a pr\u00e9sent\u00e9 en 2021 devant le jury de Dipl\u00f4me d\u2019\u00c9tat de Professeur de Musique dans le cadre de l\u2019ESMD (\u00c9cole Sup\u00e9rieure de Musique et de Danse des Hauts-de-France). Elle a obtenu son DE.<\/p>\n\n\n\n<p>Le premier r\u00e9cit a trait \u00e0 l\u2019apprentissage de la calligraphie. C\u2019est un texte qui nous plonge dans ce qui fait que l\u2019autrice a aim\u00e9 cette pratique&nbsp;: l\u2019activit\u00e9 bien s\u00fbr mais aussi la relation au maitre, la concentration, la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9, le moment du voyage pour se rendre au cours avec les rencontres fortes (nature, oiseau\u2026). De la m\u00eame mani\u00e8re que ces derniers points, l\u2019odeur de l\u2019encre, telle une madeleine de Proust, reste \u00e0 ce jour l\u2019un des marqueurs forts de ce parcours d\u2019apprentissage.&nbsp; Elle participe \u00e0 entretenir la vivacit\u00e9 de cette exp\u00e9rience positive dans la constitution de l\u2019\u00eatre de l\u2019autrice.<\/p>\n\n\n\n<p>Au-del\u00e0 des sp\u00e9cificit\u00e9s culturelles, ce texte nous d\u00e9crit l\u2019importance de l\u2019environnement et de la relation \u00e0 l\u2019enseignant dans le d\u00e9veloppement de la motivation et de l\u2019engagement de l\u2019apprenant. Il est int\u00e9ressant de noter par ailleurs la plage horaire large et ouverte ainsi que le brassage des \u00e9l\u00e8ves.<\/p>\n\n\n\n<p>Le second r\u00e9cit nous livre un exemple de ce qui peut initier une motivation \u00e0 l\u2019apprentissage\u00a0: ici la couleur\u00a0d\u2019un monocycle ! Il relate comment la jeune Satchi\u00e9 s\u2019est donn\u00e9e des objectifs en allant de poteau en poteau et en apprenant de ses chutes de d\u00e9butante. Ce r\u00e9cit pose en quoi l\u2019enseignant peut encourager l\u2019apprenant en accueillant ses erreurs, errements comme autant d\u2019occasion d\u2019avancer et en l\u2019aidant \u00e0 cr\u00e9er et\/ou d\u00e9velopper un projet personnel dans la dur\u00e9e. Il nous rappelle par ailleurs que les motivations premi\u00e8res d\u2019un d\u00e9butant ne sont pas forc\u00e9ment l\u00e0 o\u00f9 l\u2019enseignant les attend\u00a0!<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-large-font-size\">Premier r\u00e9cit<\/p>\n\n\n\n<p>Je m&rsquo;appelle Satchi\u00e9 (mon pr\u00e9nom s&rsquo;\u00e9crit \u5e78\u6c5f et signifie fleuve du bonheur), et j&rsquo;ai quitt\u00e9 le Japon pour venir en France \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de 27 ans pour me perfectionner en chant lyrique apr\u00e8s mon dipl\u00f4me d&rsquo;\u00e9tat et mon master obtenus au Japon \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 nationale des beaux-arts et de la musique de Tokyo, et trois ans d&rsquo;enseignement au lyc\u00e9e en section musique. Je viens de la ville de Yokosuka, situ\u00e9e \u00e0 une soixantaine de kilom\u00e8tres au sud de Tokyo, et je vous invite \u00e0 me suivre dans ce petit voyage de mon enfance.<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;ai appris la calligraphie au pinceau de l&rsquo;\u00e2ge de 6 ans \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de 15 ans. La calligraphie au pinceau est un exercice d&rsquo;imitation pr\u00e9cise et sans h\u00e9sitation \u00e0 partir d&rsquo;un mod\u00e8le en respectant l&rsquo;ordre des traits, et un exercice de concentration et de respiration.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est sans contrainte et avec joie que je me rendais \u00e0 ces cours, o\u00f9 le professeur \u00e9tait pour moi comme une grand-m\u00e8re, avec qui je partageais un amour mutuel. C&rsquo;\u00e9tait une vieille dame dans une tr\u00e8s vieille maison en bois (qui date probablement du milieu du 19\u00e8me si\u00e8cle), dont j&rsquo;aimais l&rsquo;atmosph\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour m&rsquo;y rendre et combler ma solitude du samedi apr\u00e8s-midi o\u00f9 mes parents \u00e9taient absents, je partais \u00e0 l&rsquo;aventure longeant le bord de mer sur une route paisible, \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e de la baie de Tokyo o\u00f9 souffle le vent doux de l&rsquo;oc\u00e9an Pacifique, et o\u00f9 chaque saison a son paysage typique : par exemple au d\u00e9but du printemps quand les femmes des p\u00e9cheurs font s\u00e9cher des algues sur des treilles sur la plage, ce qui donne l&rsquo;impression d&rsquo;avoir un rideau d&rsquo;algues qui bouge avec le vent. En \u00e9t\u00e9, avec la f\u00eate du temple shinto, la ville est d\u00e9cor\u00e9e de lanternes. En automne, j&rsquo;admirais un grand ginkgo (une esp\u00e8ce d&rsquo;arbre) du temple et ses feuilles jaunies et tomb\u00e9es que je traversais. Et en hiver, je me rendais au cours de calligraphie en passant devant des montagnes d&rsquo;objets de d\u00e9corations du nouvel an qui doivent br\u00fbler pour une f\u00eate shinto\u00efste annuelle du nom de Dontoyaki. Pour cette promenade, j&rsquo;aimais emmener mon oiseau, un \u00ab\u00a0ins\u00e9parable rosegorge\u00a0\u00bb, que je transportais dans sa cage, en plus de mon mat\u00e9riel de calligraphie. Mon professeur de calligraphie, qui est toujours en vie aujourd&rsquo;hui, reparle \u00e0 ma m\u00e8re quand elle la croise de cette fille qui venait \u00e0 ses cours accompagn\u00e9e de son oiseau.<\/p>\n\n\n\n<p>Les \u00e9l\u00e8ves de tous \u00e2ges, \u00e0 partir de six ans jusqu&rsquo;aux adultes exp\u00e9riment\u00e9s, venaient librement entre 13h30 et 17h, s&rsquo;asseyant par terre en seiza (qui est la fa\u00e7on japonaise traditionnelle de s&rsquo;asseoir sur ses talons) les uns \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des autres autour d&rsquo;une longue table basse en bois. Ce qui me manque le plus, c&rsquo;est probablement le calme qu&rsquo;on pouvait trouver autour de cette table, dans cet exercice de concentration profonde. Je me souviens encore des accessoires et de l&rsquo;odeur de l&rsquo;encre.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n&rsquo;y avait pas vraiment d&rsquo;\u00e9changes avec les autres \u00e9l\u00e8ves. Il arrivait qu&rsquo;on chuchote entre enfants du m\u00eame \u00e2ge, mais chacun devait se concentrer sur un rythme de travail, et quand le professeur estimait qu&rsquo;une de nos \u0153uvres \u00e9tait bonne, alors il nous lib\u00e9rait et nous partions \u00e0 ce moment-l\u00e0, donc nous ne quittions pas la salle ensemble et nous ne restions pas pour parler, pour laisser les autres terminer et r\u00e9ussir leurs \u0153uvres. Il \u00e9tait important que chacun puisse se concentrer pour produire un certain nombre d&rsquo;\u0153uvres. Il arrivait que pendant que des enfants parlent, des adultes soient tr\u00e8s concentr\u00e9s et montrent leurs \u0153uvres au professeur, et c&rsquo;est en les voyant faire que nous apprenions quelle attitude avoir. Nous devions en g\u00e9n\u00e9ral remplir une feuille de quatre id\u00e9ogrammes, et il fallait se concentrer pour avoir une continuit\u00e9 entre les quatre. Il ne fallait donc surtout pas s&rsquo;arr\u00eater pour parler entre l&rsquo;\u00e9criture de ces id\u00e9ogrammes. On dit que la respiration, c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9motion du c\u0153ur.<\/p>\n\n\n\n<p>Les trois derni\u00e8res ann\u00e9es o\u00f9 j&rsquo;y suis all\u00e9e, c&rsquo;\u00e9tait devenu plus compliqu\u00e9, parce que j&rsquo;\u00e9tais coll\u00e9gienne, que j&rsquo;avais moins de temps et d&rsquo;autres activit\u00e9s. Je ne pouvais plus assister normalement aux cours. Mon professeur m&rsquo;a permis exceptionnellement de travailler chez moi et de passer r\u00e9guli\u00e8rement lui apporter mon travail. Elle choisissait comme autrefois une de mes \u0153uvres parmi plusieurs essais. Mais le niveau augmentait, l&rsquo;\u00e9criture \u00e0 imiter devenait de plus en plus cursive, et cela devenait trop dur pour un travail \u00e0 distance. J&rsquo;ai alors senti la limite de ce que je pouvais faire.<\/p>\n\n\n\n<p>Nos exercices consistaient \u00e0 tenter d&rsquo;imiter le plus parfaitement possible un mod\u00e8le, m\u00eame si cela est en r\u00e9alit\u00e9 impossible, car l&rsquo;\u00e9criture d&rsquo;un ma\u00eetre est inimitable. C&rsquo;est dans cette impossibilit\u00e9 d&rsquo;imitation parfaite que le caract\u00e8re des \u00e9l\u00e8ves ressortait, leurs habitudes et leurs penchants, comme par exemple la timidit\u00e9. Comme comparaison, une de mes accompagnatrices japonaises m&rsquo;avait racont\u00e9 qu&rsquo;elle avait longuement essay\u00e9 d&rsquo;imiter un tr\u00e8s grand pianiste en particulier, et que cela s&rsquo;\u00e9tait r\u00e9v\u00e9l\u00e9 \u00eatre impossible, car il y avait toujours quelque chose de diff\u00e9rent, comme par exemple la respiration dans les phrases musicales. Dans la calligraphie, tracer les diff\u00e9rents types de traits en rythme et avec la respiration, un peu comme l&rsquo;archet du violon le fait pour attraper ses notes d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 ou de l&rsquo;autre, est un art, un art qu&rsquo;on acquiert par la difficult\u00e9 de la r\u00e9p\u00e9tition de chaque mouvement. Je n&rsquo;oublierai jamais la concentration qu&rsquo;il faut pour tracer d&rsquo;un seul coup et sans la moindre h\u00e9sitation un trait et ce qui le caract\u00e9rise.<\/p>\n\n\n\n<p>On ne peut pas imiter le mod\u00e8le de fa\u00e7on parfaite, \u00e0 cent pour cent comme si on faisait une photocopie, et ce n&rsquo;est pas ce qu&rsquo;on recherche, ni au d\u00e9but, ni au final. On veut s&rsquo;approprier la technique du professeur, mais au-del\u00e0 de \u00e7a, on recherche \u00e0 exprimer quelque chose d&rsquo;humain et de personnel. Pour ma part, je ne cherche pas non plus du tout \u00e0 ce que les \u00e9l\u00e8ves me copient compl\u00e8tement. Je suis moi-m\u00eame en cours de perfectionnement, et je ne pense pas qu&rsquo;un jour je puisse atteindre la perfection. Je montre \u00e0 mes \u00e9l\u00e8ves plusieurs fois l&rsquo;exemple, ils essaient, je corrige, ils essaient \u00e0 nouveau de se rapprocher de ce que je fais, et ainsi de suite. Mon r\u00f4le d&rsquo;enseignant est de faire en sorte que mes \u00e9l\u00e8ves s&rsquo;approchent d&rsquo;une fa\u00e7on ou d&rsquo;une autre de ce que je leur enseigne.<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;ai ri avec une de mes \u00e9l\u00e8ves de chant, qui pour essayer de trouver la voix de t\u00eate, a spontan\u00e9ment imit\u00e9 dans sa recherche l&rsquo;expression de tout mon visage pour y parvenir. Et l&rsquo;exercice lui a plut\u00f4t r\u00e9ussi !<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;aimerais beaucoup reprendre la calligraphie, en tant qu&rsquo;adulte cette fois, et retrouver cette s\u00e9r\u00e9nit\u00e9, me couper du bruit et de la vitesse de la vie, pour me concentrer, sur un trait.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019apprentissage en Asie se fait d\u2019une mani\u00e8re tout \u00e0 fait diff\u00e9rente de celui de la France o\u00f9 la logique est syst\u00e9matique. Par exemple, je suis all\u00e9e une fois (en France) \u00e0 un stage de calligraphie au pinceau organis\u00e9 par une Chinoise qui m\u2019a expliqu\u00e9 que les \u00e9l\u00e8ves n\u2019avaient pas le droit de tenir un pinceau durant leur premi\u00e8re ann\u00e9e d\u2019\u00e9tude, qu\u2019ils n\u2019avaient le droit que d\u2019observer debout et de laver l\u2019encrier. La deuxi\u00e8me ann\u00e9e, ils peuvent frotter un b\u00e2tonnet pour faire de l\u2019encre, et la troisi\u00e8me, ils ont enfin le droit de tenir un pinceau, mais ils doivent attendre la quatri\u00e8me ann\u00e9e pour pouvoir travailler assis.<br>Les Asiatiques trouvent leur voie en observant leur ma\u00eetre, en l\u2019imitant, en se demandant comment devenir comme lui, sans attendre de r\u00e9ponse de lui, mais travaillent pour \u00eatre pr\u00eats \u00e0 comprendre le jour o\u00f9 ils re\u00e7oivent un pr\u00e9cieux conseil.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon premier professeur de chant \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9, que j&rsquo;ai eu pendant quatre ans, \u00e9tait un t\u00e9nor qui avait une belle voix et qui avait des r\u00f4les \u00e0 cette \u00e9poque dans des op\u00e9ras, mais on ne pouvait pas le consid\u00e9rer comme un v\u00e9ritable ma\u00eetre : il prenait de grands airs, faisait preuve de favoritisme envers certains \u00e0 qui il enseignait avec enthousiasme, mais se montrait autoritaire envers les \u00e9l\u00e8ves qu&rsquo;il aimait moins. Je faisais partie de ces derniers, et je me faisais toute petite. Je n&rsquo;ai presque rien appris avec lui.<\/p>\n\n\n\n<p>La figure du ma\u00eetre id\u00e9al n&rsquo;est pas celle de celui empli de fiert\u00e9, mais plut\u00f4t celle du philosophe chinois Confucius. Quand l&rsquo;un de ses disciples l&rsquo;a interrog\u00e9 sur la mort, il a r\u00e9pondu avec humilit\u00e9 qu&rsquo;il ne pouvait pas lui r\u00e9pondre sur la question de la mort alors qu&rsquo;il ne savait pas encore lui-m\u00eame ce qu&rsquo;\u00e9tait vivre. Il a aussi dit : \u00ab\u00a0Ce qu&rsquo;on sait, savoir qu&rsquo;on le sait ; ce qu&rsquo;on ne sait pas, savoir qu&rsquo;on ne le sait pas : c&rsquo;est savoir v\u00e9ritablement\u00a0\u00bb. C&rsquo;est pour moi la v\u00e9ritable figure d&rsquo;un ma\u00eetre. Je pense que celui qui est vraiment grand sait \u00e0 quel point sa connaissance est limit\u00e9e et est capable de ne pas le cacher \u00e0 ses disciples. Le ma\u00eetre est lui-m\u00eame en cours de recherche, et comme il est en avance sur ses \u00e9l\u00e8ves, il peut leur montrer comment r\u00e9soudre leurs probl\u00e8mes dans la limite de ses connaissances, mais il sait humblement qu&rsquo;il n&rsquo;est pas parfait, et il peut le dire. Peut-\u00eatre que les Fran\u00e7ais voient g\u00e9n\u00e9ralement un ma\u00eetre comme une personne un peu orgueilleuse qui impose son savoir de fa\u00e7on unilat\u00e9rale, mais les asiatiques voient un ma\u00eetre comme une personne qui recherche le chemin, la \u00ab\u00a0voie\u00a0\u00bb, comme l&rsquo;exprime par exemple en japonais le caract\u00e8re \u9053 qu&rsquo;on peut lire \u00ab\u00a0d\u014d\u00a0\u00bb et qu&rsquo;on retrouve dans le mot \u00ab\u00a0j\u016bd\u014d\u00a0\u00bb pour la voie de la souplesse, dans \u00ab\u00a0karat\u00e9-d\u014d\u00a0\u00bb, ou encore dans \u00ab\u00a0sho-d\u014d\u00a0\u00bb pour litt\u00e9ralement \u00ab\u00a0la voie de l&rsquo;\u00e9criture\u00a0\u00bb qui est la calligraphie, etc. Chaque ma\u00eetre de ces arts est en chemin sur la voie de son art, et a l&rsquo;humilit\u00e9 de le reconna\u00eetre, et c&rsquo;est cette humilit\u00e9 que les \u00e9l\u00e8ves admirent, par laquelle ils sont touch\u00e9s au point de vouloir suivre la voie du ma\u00eetre, au point de vouloir l&rsquo;imiter pour lui ressembler.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand on apprend quelque chose, si on ne commence pas par imiter, \u00e7a devient n&rsquo;importe quoi.<br>Je voudrais prendre pour exemple le grand peintre Pablo Picasso qui pour arriver \u00e0 ce que nous connaissons bien de lui est d&rsquo;abord pass\u00e9 par les \u00e9tapes \u00e9l\u00e9mentaires du dessin r\u00e9aliste. J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 surprise de voir des dessins de personnes qu&rsquo;il a dessin\u00e9es \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de huit ans, avec une extr\u00eame pr\u00e9cision. Avant d&rsquo;en arriver \u00e0 son \u0153uvre Guernica, il a \u00e9volu\u00e9 en passant par la p\u00e9riode bleue, la p\u00e9riode rose, le cubisme, le n\u00e9o-classicisme et le surr\u00e9alisme. Je pense qu&rsquo;il n&rsquo;aurait jamais pu atteindre la forme finale de son style sans passer au d\u00e9but par une phase d&rsquo;imitation totale de ce qu&rsquo;il voyait. Ensuite il a pu utiliser son imagination pour retrancher, ajouter, transformer ce qu&rsquo;il voulait, jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;il finisse par trouver son style.<br>Je pense qu&rsquo;il en est de m\u00eame pour la musique. On ne peut par exemple pas commencer par improviser. Il faut d&rsquo;abord emprunter un chemin conventionnel. Sans l&rsquo;\u00e9tude des bases, et donc sans l&rsquo;imitation d&rsquo;une voie au d\u00e9part, \u00e7a deviendrait tout de suite n&rsquo;importe quoi, et aucun style ne pourrait \u00e9merger.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-large-font-size\"> Second r\u00e9cit <\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 l&rsquo;\u00e2ge de 9 ou 10 ans, j&rsquo;ai voulu apprendre moi-m\u00eame \u00e0 faire du monocycle alors que je n&rsquo;avais vu personne en faire dans mon entourage, et j&rsquo;ai transmis cette passion \u00e0 mon quartier, puis \u00e0 mon \u00e9cole.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour tout vous dire, cette passion est n\u00e9e de l&rsquo;histoire d&rsquo;une passion avec une couleur : la couleur emerald green (vert \u00e9meraude en fran\u00e7ais). Quand on faisait de la peinture en cours de dessin, je cherchais d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment \u00e0 reproduire mon vert \u00e9meraude, en m\u00e9langeant du vert, du jaune, du blanc, et parfois du bleu, et en fonction de la quantit\u00e9 de chacune de ces couleurs, j&rsquo;aboutissais soit \u00e0 un vert \u00e9meraude qui me plaisait, soit \u00e0 un vert \u00e9meraude que j&rsquo;aimais moins. Un jour, en entrant dans un magasin, je suis tomb\u00e9 nez \u00e0 nez avec un monocycle vert \u00e9meraude, exactement du vert \u00e9meraude que j&rsquo;aimais et que je cherchais toujours \u00e0 reproduire. Ce fut le coup de foudre, et je me le suis fait acheter ! Si le monocycle n&rsquo;avait pas \u00e9t\u00e9 de cette couleur, je ne sais pas si je m&rsquo;y serais int\u00e9ress\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;\u00e9tais si fi\u00e8re de rouler avec ce monocycle de cette couleur, que j&rsquo;essayais de parcourir des distances qu&rsquo;on parcourt normalement avec un v\u00e9lo \u00e0 deux roues. Au d\u00e9but, pour m&rsquo;entra\u00eener, je partais d&rsquo;un poteau \u00e9lectrique, et je me fixais comme objectif d&rsquo;atteindre le suivant qui n&rsquo;\u00e9tait pas trop loin. Je l&rsquo;attrapais, et puis il fallait le l\u00e2cher et repartir vers le suivant, et ainsi de suite, jusqu&rsquo;\u00e0 ce que je sois capable de parcourir de plus longues distances, apr\u00e8s de nombreuses chutes. De plus, j&rsquo;habitais un endroit montagneux, avec des pentes.<\/p>\n\n\n\n<p>Comment est-ce que j&rsquo;ai transmis cette passion ? Je roulais jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;arr\u00eat de bus qui se trouve en centre-ville. Cela signifie que toutes sortes de gens de tous \u00e2ges me voyaient : ceux qui prenaient le bus, ceux qui \u00e9taient dans les transports, dans leur voiture, sur les trottoirs. Avant moi, personne ne pratiquait cette activit\u00e9, j&rsquo;\u00e9tais la premi\u00e8re, \u00e7a se remarquait, et j&rsquo;imagine que beaucoup de gens me connaissaient de vue. Donc je pense que c&rsquo;est en me voyant pratiquer mon activit\u00e9 de fa\u00e7on passionn\u00e9e que l&rsquo;envie de faire du monocycle s&rsquo;est transmise.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour faire le lien avec mon premier r\u00e9cit, je pense qu&rsquo;on peut faire un parall\u00e8le avec la figure du v\u00e9ritable ma\u00eetre : il est lui-m\u00eame toujours en cours d&rsquo;apprentissage, et il est capable de transmettre sa passion sans que ce soit intentionnel : le seul fait de le regarder suscite une admiration et une envie de pratiquer.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 travers cette exp\u00e9rience, j&rsquo;ai appris \u00e0 ne jamais renoncer et \u00e0 continuer, m\u00eame en cas de chute, et sur un terrain peu id\u00e9al (en pentes).<\/p>\n\n\n\n<p>Je voudrais que mes \u00e9l\u00e8ves n&rsquo;aient pas peur de l&rsquo;erreur, qu&rsquo;ils puissent \u00eatre \u00e0 l&rsquo;aise de se tromper devant moi sans \u00e9prouver de honte. Je voudrais prendre l&rsquo;exemple du dentiste : il ne peut pas soigner sans d&rsquo;abord toucher l\u00e0 o\u00f9 \u00e7a fait mal. C&rsquo;est la m\u00eame chose quand on apprend quelque chose : si on a peur de l&rsquo;erreur, on ne peut pas la corriger et avancer.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce sont les petits progr\u00e8s qui m&rsquo;ont encourag\u00e9e, poteau \u00e9lectrique apr\u00e8s poteau \u00e9lectrique. J&rsquo;ai pers\u00e9v\u00e9r\u00e9 parce que j&rsquo;\u00e9tais heureuse de mes progr\u00e8s et fi\u00e8re d&rsquo;atteindre mon r\u00eave de pouvoir voyager de plus en plus loin et librement avec ce monocycle de ma couleur pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Mes \u00e9l\u00e8ves de chant qui sont adultes craignent souvent de tomber devant moi, c&rsquo;est-\u00e0-dire de mal chanter, de rater. Mon devoir est de les rassurer face \u00e0 cela, de leur faire comprendre que je ne suis pas l\u00e0 pour les juger ou les critiquer, mais pour travailler avec eux. Le fait de les rassurer leur laisse un espace d&rsquo;exp\u00e9riences.<\/p>\n\n\n\n<p>Les \u00e9l\u00e8ves adultes ont besoin de temps pour \u00e9tablir une relation de confiance avec moi avant de pouvoir me montrer de fa\u00e7on normale leurs faiblesses. Ils ont pour la plupart un cursus scolaire et un statut social \u00e9lev\u00e9s, et il y a un grand travail \u00e0 faire avant de parvenir \u00e0 enlever le blocage qui les emp\u00eache de montrer leur vrai visage sans honte. Pour ma part, je les regarde avec bienveillance, je leur souris et je cherche toujours \u00e0 les f\u00e9liciter et \u00e0 les encourager.<\/p>\n\n\n\n<p>Il arrive que mes \u00e9l\u00e8ves ne puissent pas d\u00e9marrer un morceau sur une note juste, ou alors qu&rsquo;ils n&rsquo;arrivent pas \u00e0 d\u00e9marrer au bon moment, \u00e0 cause de leur manque de pr\u00e9paration \u00e0 l&rsquo;inspiration qui pr\u00e9c\u00e8de la premi\u00e8re note. Il arrive souvent qu&rsquo;ils n&rsquo;en comprennent pas la raison, et je la leur fais comprendre en la leur expliquant et en leur montrant des exemples (parfois en imitant leurs erreurs). La plupart du temps, ils n&rsquo;y arrivent pas tout de suite, et je leur explique comment faire pour arriver \u00e0 faire comme dans l&rsquo;exemple que je leur ai montr\u00e9. Dans ces cas, il nous faut avoir mutuellement de la patience.<\/p>\n\n\n\n<p>Ma fa\u00e7on de les encourager est d&rsquo;avancer avec eux dans cette recherche, de continuer \u00e0 utiliser divers exemples et diverses approches jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;ils aient une meilleure compr\u00e9hension, et de laisser venir patiemment le r\u00e9sultat.<\/p>\n\n\n\n<p>Satchi\u00e9 Martel 2021<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je vous propose de d\u00e9couvrir deux r\u00e9cits d\u2019exp\u00e9riences de Satchi\u00e9 Martel, enseignante qui a quitt\u00e9 le Japon pour s\u2019installer et exercer en France. Ces deux textes sont extraits de son dossier professionnel qu\u2019elle a pr\u00e9sent\u00e9 en 2021 devant le jury de Dipl\u00f4me d\u2019\u00c9tat de Professeur de Musique dans le cadre de l\u2019ESMD (\u00c9cole Sup\u00e9rieure de &hellip; <a href=\"http:\/\/pedagogie-des-musiques-traditionnelles.fr\/?p=439\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">Calligraphie et monocycle<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"jetpack_post_was_ever_published":false,"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":true,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","default_image_id":0,"font":"","enabled":false},"version":2}},"categories":[1],"tags":[23,22],"class_list":["post-439","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-non-classe","tag-enseignement-musique","tag-pedagogie-musicale"],"aioseo_notices":[],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/p5Pzwv-75","_links":{"self":[{"href":"http:\/\/pedagogie-des-musiques-traditionnelles.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/439","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/pedagogie-des-musiques-traditionnelles.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/pedagogie-des-musiques-traditionnelles.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/pedagogie-des-musiques-traditionnelles.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/pedagogie-des-musiques-traditionnelles.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=439"}],"version-history":[{"count":9,"href":"http:\/\/pedagogie-des-musiques-traditionnelles.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/439\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":448,"href":"http:\/\/pedagogie-des-musiques-traditionnelles.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/439\/revisions\/448"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/pedagogie-des-musiques-traditionnelles.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=439"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/pedagogie-des-musiques-traditionnelles.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=439"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/pedagogie-des-musiques-traditionnelles.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=439"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}